Clean with me (After Dark), Gabrielle Stemmer

Titre : Clean with me (After Dark)
Artiste : Stemmer, Gabrielle
Date : 2019
Medium : Film

 

Sur YouTube, des centaines de femmes se filment en train de faire le ménage chez elles. La réalisatrice, diplômée de la section montage de La Fémis, assemble les vidéos de Clean With Me, cette communauté de femmes qui se mettent en scène en train de faire le ménage. Dans ce film de fin d’études, l’incongruité de ces vidéos laisse place à une analyse fine de certains mécanismes d’oppression qui s’annonçaient comme de possibles émancipations.

 

Citations:

 

 

« Dès que j’ai commencé à regarder ces vidéos qui sont faites avec beaucoup de musique, et qui sont accélérés par le montage, je me suis demandée : qu’est-ce qui se passe si je repasse ces vidéos à la vitesse réelle et que j’enlève la musique ? […] Dès que c’est mis en silence et à vitesse réelle, on se rend compte d’à quel point ça leur prend toute leur journée et à quel point elles sont seules chez elles. Ce qui permet de passer derrière l’apparence de ces vidéos-là. […] Il s’agit vraiment de ça : accélérer pour faire croire que c’est plus facile. Et puis pour empêcher de penser et de se rendre compte de ce qui se passe. Quand j’ai vu ces vidéos, j’ai beaucoup pensé à un film que j’aime beaucoup qui est Jeanne Dielman de Chantal Akerman. On a une femme qui, à vitesse réelle, fait ses tâches ménagères toute la journée. Pour moi, c’est exactement le même souci qu’elle a, c’est d’enchaîner ses gestes les uns après les autres, pour ne pas trop penser à sa vie, ce qui est le cas de ces Youtubeuses. » (Gabrielle Stemmer, France Culture, Mars 2020)

 

 

« Dans Clean With Me, la réalisatrice et monteuse Gabrielle Stemmer, issue de la Fémis, s’est emparée d’un stupéfiant matériau d’images, celles de youtubeuses américaines s’éreintant à faire le ménage presque joyeusement : car cette activité est non seulement rémunératrice, grâce aux revenus des annonceurs, mais elle leur permet aussi de dissiper leur anxiété – certaines de ces jeunes femmes sont solitaires, car mariées à des militaires en mission. Clean With Me aurait pu sonner comme un slogan – « l’armée lave plus blanc » –, mais la cinéaste va plus loin et retourne le gant du féminisme. Gabrielle Stemmer questionne l’image de la femme au foyer : émancipée ou névrosée ? Ces youtubeuses peuvent être perçues comme des battantes ou des victimes collatérales de la politique extérieure des États-Unis. » (Clarisse Fabre, Le Monde, Février 2020).

 

 

« Mais Clean with me (After Dark) n’est en rien ce puzzle ironique sur notre rapport à l’hyper-connexion que pouvait appeler son matériau. Le projet de la cinéaste est bien plus complexe, profond et établit un maillage de connexions entre ces différentes solitudes qui, sous des mines joviales, laissent poindre toute la détresse que génère leur condition intangible d’épouse et de mère. Ingéniosité d’un dispositif, effritement d’une construction sociale, mécanismes d’aliénation et consentement pernicieux… Le film est d’une grande puissance formelle et théorique. Face à ces héroïnes du quotidien, on ne pouvait que songer à la chorégraphie domestique et mécanique de Jeanne Dielman de Chantal Ackerman et ombre bienvenue de cette édition. » (Marilou Duponchel, Les Inrocks, Février 2020)

 

 

« Grâce à une technique originale de tournage et de montage (dite « desktop documentary »), la réalisatrice nous guide à l’écran, directement de son ordinateur, dans son enquête, de YouTube à Instagram en passant par Google Images. Sur les 20 minutes du court-métrage, il n’y a pas la moindre entrevue ni la moindre narration. Tout le matériel est brut, directement tiré du Web, et très habilement monté (avec des ralentis éloquents à l’appui). » (Silvia Galipeau, La Presse, Novembre 2020)

 

Autrice : Natacha Seweryn

À propos de Lanzarote et de Michel Houellebecq en particulier, Vincent Tricon

Titre : À propos de Lanzarote et de Michel Houellebecq en particulier
Auteur : Tricon, Vincent
Date : 2020
Medium : Film

 

Michel Houellebecq se remémore ses vacances à Lanzarote en janvier 1999 et notamment une rencontre amoureuse. Combiné à des images trouvées sur Google, cet assemblage forme une poésie visuelle contemporaine atypique, qui interroge sur l’appartenance des souvenirs de chacun, jusqu’à se superposer aux souvenirs de vacances du réalisateur lui-même. Ce film dessine la carte et le territoire mental d’un lieu irrigué par des subjectivités multiples, mettant en place le vrai et le faux, sans qu’ils puissent jamais y être identifiés – à part l’émotion qu’ils procureront au spectateur.

 

Citations:

 

 

« De mes vacances à Lanzarote en 2018, j’ai ramené 5 heures filmées au téléphone portable. Pour n’ennuyer personne, il fallait une façon particulière de les montrer. J’ai alors fait de Michel Houellebecq l’auteur de mes images. Cela a des avantages : vous reconnaîtrez que ses vacances sont plus intéressantes que les miennes. Dans des vidéos trouvées sur Internet, j’ai extrait des sons et voix de Houellebecq, puis les ai montés sur les images. Maintenant, derrière la caméra, c’est Michel qu’on entend parler, fumer, soupirer. Ici, pas de grandes pensées sur la littérature, pas de scoop, rien de scandaleux. Michel est en vacances comme les autres et filme ce qu’il voit avec ironie, tendresse et lucidité. Houellebecq est vraiment venu à Lanzarote. Tout le reste est une invention. Acte de faussaire, hommage sincère, parodie kitch, le film fabrique l’intimité d’un monstre sacré et interroge la possibilité du bonheur : ces pauvres images de vacances l’auront fixé un court instant. » (Vincent Tricon, Dossier de présentation du film).

 

 

« En jouant avec malice sur ce synopsis un peu invraisemblable, le vrai/faux documentaire À propos de  Lanzarote en général et de Michel Houellebecq en particulier (présenté en compétition Contrebandes du FIFIB) s’inspire génialement de l’univers houellebecquien (le goût de l’auteur pour les structures urbaines populaires et impersonnelles, ici illustré par des immersions dans un hôtel all-Inclusive ; son regard froid et clinique sur la vie…) pour nous balader, dans tous les sens du terme. À travers des extraits vidéos filmés sur téléphone ou des inserts d’images capturées sur Google Maps, ce court voyage mental, à la fois intriguant et drôle (comme peuvent l’être le phrasé tombant et l’humour pince sans rire de Houellebecq), est un exercice de style très bien exécuté.» (Joséphine Leroy, Trois Couleurs, 20 octobre 2020)

 

Autrice : Natacha Seweryn

Les Nouveaux Dieux, Loïc Hobi

Titre : Les Nouveaux Dieux
Artiste : Hobi, Loïc
Date : 2020
Medium : Film

 

Comme des centaines de milliers d’hommes, un incel, qui pourrait être traduit par «célibataire involontaire», et qui porte ici le pseudo «LonerWolf68», partage sa solitude et sa haine des femmes sur Internet. Une intelligence artificielle a pour mission de l’éliminer pour publication de contenus violents et extrémistes. Dans un monde moins virtuel qu’il n’y paraît, le film dessine les navigations solitaires de cet utilisateur au coeur des ramifications d’internet. Contrairement à ces « nouveaux dieux », le film de Loic Hobi remet en question la culture du viol et la masculinité en crise.

 

Citations :

 

 

« Dans Les Nouveaux Dieux nous évoquons donc un personnage réel, ou plutôt l’image d’un personnage réel. Je ne tire pas le portrait d’un humain mais bien de sa trace numérique. Évidemment, le plus dangereux en évoquant des personnages réels est bien de les nourrir, de leur donner du pouvoir, c’est un des sujets du film de toute évidence. Retourner ces vidéos et couvrir le personnage par un pseudo était donc pour moi l’unique moyen d’éviter de faire remonter cette histoire dans les algorithmes de moteurs de recherches. » (Loïc Hobi, interrogé par Joffrey Speno, Diacritik, 9 novembre 2020, en ligne).

 

 

« Car le tour de force est bien là : fissurer la frontière qui sépare les images que l’on voudrait cantonner au cinéma expérimental en les faisant glisser vers celui d’un certain art du récit. Au cœur de celui-ci, des obsessions que Loïc Hobi explore avec variations : notamment la solitude, la masculinité, la violence, les relations virtuelles. » (Joffrey Speno, Diacritik, 9 novembre 2020, en ligne)

 

Autrice : Natacha Seweryn

Psychosis, Steve Giasson

Titre : Psychosis, The YouTube series 1


Auteur : Giasson, Steve

Date : 2010

Medium : Poésie conceptuelle, document PDF, 44 pages.

Lien : site de l’artiste et PDF de l’oeuvre

 

 

Psychosis, The YouTube series 1 est un texte de poésie conceptuelle, sous la forme d’un document PDF, constitué d’une extraction de commentaires publiés sous une vidéo YouTube de la scène culte du meurtre de Marion Crane, personnage interprété par Janet Leigh, dans sa douche du film Psycho d’Alfred Hitchcok. Le livre est dédié au poète américain Robert Fitterman. Dans le texte, toutes les informations des messages sont mises au même niveau. La temporalité de la publication du message, le pseudonyme de son auteur ou autrice, le contenu des messages sont donnés « au kilomètre ». Le manque de mise en page du livre nous permet de constater à quel point les textes sur les réseaux sociaux sont toujours mis en scène par des architextes.

 

 

 Auteur : Allan Deneuville

Sitting in Darkness, Graeme Arnfield

Titre : Sitting in Darkness

Auteur : Arnfield, Graeme

Date : 2015

Medium : Film

Lien: Film disponible en ligne

Sitting in Darkness est né d’une sérendipité propre à la politique de la distraction régissant nos dérives virtuelles : la découverte hasardeuse par Arnfield de vidéos vernaculaires de nombreux utilisateurs qui enregistraient leur entourage afin d’attester d’un étrange son enveloppant qu’ils entendaient dans le ciel de leur petite ville au milieu du Canada. Arnfield a trouvé plusieurs dizaines de ces vidéos sur YouTube : leurs auteurs, incapables de déterminer l’origine du son, pointaient leurs caméras au ciel et accompagnaient l’image de commentaires de surprise et d’incompréhension, demandant à leur public une possible explication à l’étrange phénomène acoustique dont ils étaient témoins.

Sitting in Darkness est un essai-vidéo proposant une réflexion sur Internet et les dynamiques qui le gouvernent :  la circulation, l’hypervitesse, la viralité et la diversité de régimes de spectatorialité.

 

Citation:

 

« Un de ces films qui vous restent en tête, c’est certainement un commentaire parfait sur notre époque « post-factuelle ». Pas besoin de croire ce que vous voyez (surtout si c’est sur YouTube) ».

 

Sven Schwarz, Cineuropa

 

 

Autrice: Gala Hernández

Sedated Army Crazy Mirror, Miquel Martí Freixas et Joan Tisminetzky

Titre : Sedated Army Crazy Mirror

Auteurs : Martí Freixas, Miquel ; Tisminetzky, Joan

Date : 2014

Medium : Film

Lien: Film disponible en ligne

 

Court-métrage de 28 minutes remixant des vidéos de hooligans de YouTube, Sedated Army Crazy Mirror est un collage musical sur la violence, les dynamiques de masse, la masculinité et le fanatisme.

 

Citations :

« À partir de différentes sources provenant d’Internet, de nombreux groupes d’hommes sont montrés en train d’animer, de chanter, de sauter et de se déplacer en suivant leur équipe sportive préférée. Dans Sedated Army Crazy Mirror, des clips de congrégations de fans européens passionnés sont montrés, des masses d’adeptes exaltés. La bande sonore, jouée avec la voix et la guitare, contraste avec les images et donne à la vidéo un contrepoint de paix et de sérénité. Malgré cela, les images sont assez puissantes pour effrayer, donnant l’impression que les chanteurs essaient de faire ressortir leurs chansons de ce fanatisme. Une compétition où la mélodie est perdante. […]

Les différents clips compilés offrent de multiples points de vue sur le phénomène complexe, parfois conflictuel, du fan de football en Europe. Un amalgame de sources qui consolide l’agitation d’un troupeau déchaîné et complètement revigoré. La plupart des images sont prises avec des mobiles qui, dans de nombreux cas, sont ceux des personnes participant à la mêlée et paradant dans la foule. Les grands groupes sont rejoints par de plus en plus de personnes jusqu’à ce qu’à former une manifestation, un combat ou une meute. Ce sont des actes de démonstration publique de pouvoir, pour des raisons incompréhensibles si l’on n’appartient pas à ce type de groupe ou si l’on ne partage pas ses hobbies, ce qui est encore plus étrange lorsqu’on le compare à ce type de chansons mélancoliques. Le son des séquences qui ne portent pas le son original est celui d’une musique qui progresse de façon incongrue vers l’action. À l’acte individuel de l’autoportrait de chanter, s’oppose le combat collectif dans lequel toute singularité se perd. C’est un document dans lequel l’image est confrontée au son, la foule à l’être individuel. Le titre de la vidéo Sedated Army Crazy Mirror provient des paroles qui composent les titres des quatre chansons qui sont interprétées, accompagnées à la guitare, par des youtubeurs. En réponse aux autoportraits chantés, deux hommes masqués font un manifeste devant leur webcam encourageant la lutte collective et rejetant toute forme de conciliation avec les autres ou la police, mais demandant justice pour les leurs. » 

Carlos Trigueiros, HamacaOnline (https://www.hamacaonline.net/titles/sedated-army-crazy-mirror/)

 

Autrice: Gala Hernández

de l’amour, Franck Leibovici

Titre : de l’amour
Auteur : Leibovici, Franck
Date : 2019
Medium : livre
Lien : site de l’éditeur et la troisième partie

 

 

 

de l’amour est un livre du poète et artiste franck leibovici publié le 14 février 2019 dans la collection uncreative writings des éditions Jean Boite. L’ouvrage comporte quatre parties indépendantes. La première « stay real, stay right » est une sélection de messages publiés sur un salon de discussion en ligne dans lesquels des hommes racontent leurs expériences sexuelles. La deuxième « catfish » se compose de captures d’écran de discussion sur l’application de rencontre Tinder. La troisième « love poem » est une transcription par la méthode de l’analyse conversationnelle de la bande sonore d’une vidéo de sexe amateur trouvée en ligne. La dernière « love letters » est une correspondance amoureuse par mail entre plusieurs personnes ayant comme base les réponses que l’auteur envoie à des mails de spam. 

 

Auteur: Allan Deneuville

 

New Portraits, Richard Prince

Titre : New Portraits
Artiste : Prince, Richard
Date : 2015
Medium : Photography
Lien : site de l’artiste

New portraits est une série de trente-huit autoportraits, principalement ceux de jeunes femmes, trouvés sur le réseau social Instagram et exposés pour la première fois en 2014 à la galerie Gagosian de New York par l’artiste Richard Prince. Les œuvres sont des captures d’écran constituées non seulement des photographies originales imprimées en grand format, mais également de signes renvoyant à la plateforme Instagram (nom du compte Instagram ayant posté la photographie en premier lieu, nombre de mentions « j’aime », commentaires visibles d’autres comptes Instagram). Comme de nombreuses œuvres de Richard Prince, celle-ci fut au centre d’une vive controverse sur les notions de droit d’auteur et de droit à l’image à l’ère des réseaux sociaux.

 

« New Portraits (2015) est l’oeuvre la plus récente de l’artiste américain Richard Prince, connu depuis 1975 pour ses travaux de « rephotographie ». Fidèle à ce protocole de création consistant à reprendre à son propre compte des images produites par autrui, Prince puise cette fois son iconographie dans un nouveau type de répertoire visuel, Instagram. Ce service de partage lui fournit la matière première — en l’occurrence des selfies — de ses New Portraits. Par l’intermédiaire de son propre compte Instagram, Prince réalise des captures d’écran qu’il thésaurise ensuite dans son téléphone portable. C’est ainsi qu’il s’est constitué une véritable banque d’images réunissant des portraits d’inconnus dont la très grande majorité n’a jamais été informée des intentions de l’artiste et dont le réemploi artistique de ses images n’a fait l’objet d’aucune demande d’autorisation, conformément aux préceptes défendus par les apôtres de la « culture » du partage. Mais l’intervention de l’artiste ne s’arrête pas là. De ces captures d’écran, Prince réalise des agrandissements imprimés sur toile qu’il expose et vend à fort prix. Les œuvres en question montrent en outre que Prince a commenté les portraits repris sous la forme de courtes phrases humoristiques ou sibyllines, comme en témoigne la présence au bas de ceux-ci de ses coordonnées d’utilisateur, richardprince1234 — véritable signature scellant l’acte d’appropriation. Ultime reprise d’images personnelles de toute manière conçues et mises en ligne afin d’être retwittéesrelikées et redistribuées sur la Toile, les New Portraits de Prince prolongent et parachèvent en une forme magnifiée cette logique de l’exposition exacerbée de soi. »

(LEGAULT, Sara. 2016. « New Portraits », Captures, vol. 1, no 1 (mai), section contrepoints « Post-photographie? ». En ligne : revuecaptures.org/node/373)

Auteur : Allan Deneuville

Mass Ornament, Natalie Bookchin

Titre : Mass Ornament

Auteur : Bookchin, Natalie

Date : 2009

Medium : Vidéo installation, vidéo

Lien: https://vimeo.com/5403546

 

Vidéo de 7 min en boucle, Mass Ornament est un montage en split screen de vidéos de YouTube de dizaines de danseurs amateurs qui se filment dans leurs chambres et dans leurs salons en train de danser Single Ladies de Beyoncé. À travers le montage, Bookchin transforme ces performances solitaires en danse collective synchronisée et déclenche une réflexion sur la culture pop, la viralité et la subjectivité contemporaines.

 

Citations :

 

« Alors que chacun danse de son côté et le publie ensuite sur YouTube, Bookchin, par le biais de son montage, chorégraphie la danse de masse. Notre perception de la disparité intentionnelle découle du fait que Bookchin a clairement pris toutes ces performances en solo et les a transformées en une danse collective, transformant des interprètes individuels et isolés en une troupe de danse. Lorsque les danseurs se synchronisent soudainement, une grande partie du plaisir de regarder le film provient du fait que cette synchronisation n’aurait pas pu être anticipée par ces interprètes, que Bookchin a « trouvé » les pièces et les a rassemblées en une seule.»

 

(Jaimie Baron, « Subverted intentions and the potential for ‘found’ collectivity in Natalie Bookchin’s Mass Ornament« , Maska Performing Arts Journal 26, no.143-144, Hiver 2011, 303-314)

 

« L’œuvre est composée de sons ambiants et de sélections de bandes sonores de deux films des années 1930, Triumph of the Will de Leni Riefenstahl et Gold Diggers (1935) de Busby Berkeley. Les sons encerclent le spectateur, créant un paysage sonore rythmé qui déplace, sans la remplacer, la certitude architecturale de la boîte noire cinématographique. La pièce commence par des bruits provenant des vidéos domestiques qui constituent le matériau de l’œuvre, mais ceux-ci sont rapidement entrecoupés de quelques mesures d’un air populaire du film de Berkeley. Lorsque les figures de danse apparaissent quelques secondes après le début de la pièce, on se souvient des « girl-units » de danse industrialisée du texte critique de Siegfried Kracauer dont la pièce tire son nom. Vers la moitié de la pièce, les corps disparaissent et un écran d’ordinateur se met en scène, remplaçant potentiellement l’homme qui danse ; un extrait de la bande sonore de Triumph of the Will résonne dans l’espace. La grandeur symphonique de ce morceau laisse présager un pathos condamné qui semble considérablement exagéré par rapport à la précarité floue et inhumaine de l’ordinateur portable représenté. Cette section cède rapidement la place à des scènes de corps dansants qui s’effondrent contre de grands meubles ou des portes de placard dans un cadre domestique, résonnant avec la trace de l’image de l’ordinateur portable et apparaissant finalement comme un anticlimax gênant, lorsque les corps et les architectures des images se dégonflent ».

 

(April Durham, “Networked Bodies in Cyberspace: Orchestrating the Trans-Subjective in the Video Artworks of Natalie Bookchin”, Art Journal Vol. 72, no. 3 Fall 2013)

 

« Dans Mass Ornament, Bookchin utilise une base de données non interactive pour évoquer une lecture féministe de Siegfried Kracauer, qui étudie la façon dont le corps en mouvement, médiatisé par la technologie, celui du danseur, nous apparaît aujourd’hui. Contrairement aux refrains féminins anihilés par les machines que Kracauer a écrits dans les années 1920, tels que les Tiller Girls, les danseuses d’aujourd’hui ne sont pas visibles en tant qu’incarnations esthétiques de la machinerie du capitalisme. Alors que les corps rationalisés des Tiller Girls et de leurs semblables expriment le fonctionnement de la machine comme une sorte de miroir pour les masses qui regardent « elles-mêmes disposées par les gradins en gradin sur des gradins ordonnés », les danseurs de Bookchin sont isolés dans leur chambre et contribuent – tout comme leurs spectateurs – au fonctionnement de ce que Jodi Dean appelle le « capitalisme communicatif », en regardant, en cliquant, en aimant et en commentant. En d’autres termes, les pièces nous permettent d’imaginer l’isomorphisme de la forme culturelle à différents niveaux de la vie – du travail à la socialisation et au divertissement. […] En choisissant de mettre en valeur la popularité généralisée des mouvements de danse virtuoses de la vidéo de Beyoncé (bien que séparés de la chanson originale), Bookchin explore une partie de la culture de masse habituellement tournée en dérision pour avoir encapsulé une musique de danse populaire de haute production et un sentiment antiféministe. Mais, de manière imprévisible, Bookchin trouve dans ces corps tournants l’expression d’une sorte de politique de l’incarnation, comme les adolescents et les jeunes adultes des deux sexes tentent de le faire en formant ce scénario particulier avec toutes ses contradictions et, en se diffusant eux-mêmes, en apportant un peu de swing à la machine. Ce qui pousse ces individus à se capturer en train de danser maladroitement, puis à diffuser et à archiver les séquences sur YouTube parle à la forme vlog, le fantasme de ce que Dean appelle « l’exposition sans exposition ».»

 

( Zoë Druick, « Small Effects from Big Causes: The Dialogic Documentary Practice of Natalie Bookchin», Camera Obscura, (2016) 31 (2 (92)): 1–25)

 

Autrice: Gala Hernández

McNugget, Chris Alexander

Titre : McNugget
Auteur : Alexander, Chris
Date : 2013
Medium : Livre
Lien : PDF et impression à la demande

 

 

McNugget est un livre composé de tweets ayant le mot «McNugget» dans le corps de texte, en référence au célèbre produit des fast-food McDonald’s les «Chicken McNuggets». Le livre existe actuellement sous deux formes. Une première version de 528 pages téléchargeable gratuitement en version PDF sur le site Lulu.com. Une deuxième version de 124 pages, nommée McNugget mini, qui est vendue en format papier. Pour réaliser son oeuvre, l’auteur a utilisé un logiciel de scrapping du 6 février 2012 au 4 mars 2012 pour McNugget et de trois jours, entre le 29 janvier 2012 et le 31 janvier 2012, pour McNugget mini. 

 

Citation:

 

« Je pense que le travail que j’ai fait indique une direction, pas la direction ; c’est une sorte de pont entre les deux. Je regarde certains de ces écrivains qui scrapent et publient des données, vous parlez d’œuvres insoutenables et ridicules, ils publient tout en PDF et leur éditeur est Lulu, ils peuvent faire les choses les plus ridicules ; il y a ce type nommé Chris Alexander qui a fait une œuvre appelée McNugget où il a scrapé tout Twitter pour chaque mention du mot McNugget et a fait comme un livre de six cents pages. […] Maintenant vous pouvez acheter ce livre pour 30 dollars, et je ne sais pas combien de personnes achèteront ce livre, mais c’est merveilleux, cela fait éclater les notions bizarres de paternité, de poésie, d’édition, de code, de distribution. Je pense que beaucoup de jeunes écrivains se dirigent vers cela. »

(Kenneth Goldsmith, http://www.buenosairesreview.org/2013/11/after-kenneth- goldsmith/) 

 

 

Auteur: Allan Deneuville

Another Picture of Me as Dracula, Ludovic Burel

Titre : Another Picture of Me as Dracula
Auteur: Ludovic Burel
Design: Regular & Matthieu Mermillon
Date : 2007
Medium : Livre, 288 pages, broché, format : 148 x 210 mm.
Lien : site de l’éditeur
Lieux de consultation : Cabinet du livre d’artiste (Rennes) ; Bibliothèque Kandinsky (Paris)

 

 

Comme au sein de sa revue Page sucker fondée en 2003, Ludovic Burel collecte des images sur Internet en effectuant une recherche massive par termes. Ici, il se focalise sur le mot « me », accompagné d’une action, d’un état ou encore d’un objet. Chacun des 280 (auto)portraits noir et blanc sélectionnés est suivi de son intitulé initial, c’est-à-dire le nom de fichier brut (me_drunk.jpeg par exemple), détail qui transforme un souvenir personnel en simple donnée parmi des milliers d’autres.

Citations :

« « Me ». Les deux lettres « m » et « e » qui composent le mot anglais « me » / « moi » introduites dans un moteur de recherche d’images vont générer en seulement 0,11 seconde un lot de 2 390 000 portraits d’internautes. Plus de deux millions d’images que des internautes auront prises d’eux-mêmes ou fait prendre par un tiers ; puis pris soin de signer « moi ». Images qu’ils auront inscrites dans des « pages d’accueil » ; « home pages » elles-mêmes « hébergées » sur des serveurs Web disposés aux quatre coins du monde. Cette base de données de portraits photographiques déposés par les internautes sur des serveurs Web et nommés par leurs soins « moi_quelque_chose » (« me with a real gun », « me relaxing in hotel bed in Marrakech », « me jumping », « me drunk », etc.) touche à la question de la représentation de soi aujourd’hui. A l’examen des images recueillies, on s’aperçoit que cette représentation se traduit le plus souvent par la valorisation de soi et comporte généralement un caractère performatif lié au divertissement spectacles, sports, voyages, etc.). C’est pourquoi le livre d’images Another picture of me as Dracula a pu constituer dans un second temps la photo-partition d’une performance qui, comme dans le phénomène des « personnalités multiples » très en vogue aujourd’hui en Amérique du Nord, s’apparente à « une suite habile de parades variées de type hystérique ». (Clément Rosset, Loin de moi. Étude sur l’identité, Minuit, 1999, p. 76.)

 

« Avec Another picture of me as Dracula, interprété par Isabelle Prim, Ludovic Burel choisit de se réapproprier des “images de soi” de sujets anonymes trouvées sur internet pour constituer un vocabulaire et un inventaire de postures qui serviront à l’écriture de partitions à venir. Ce langage readymade représente un répertoire de gestes à réinterpréter, pour une exécution déléguée, à partir de la modélisation de l’interprétation d’un rôle, d’une image de soi et des autres. » (Pascale Cassagnau, Art press n° 331, février 2007, p. 58-59.)

 

Autrice : Andrée Ospina 

RIP in Pieces America, Dominic Gagnon

Titre: RIP in Pieces America

Auteur : Gagnon, Dominic

Date : 2008-09

Medium : Film

Lien : Bande Annonce

 

Souvent filmés par leur webcams, des personnages se succèdent. Ils ont en commun d’être des hommes et de se regrouper sous des termes tels que « preppers », survivalistes ou conspirationnistes. Ils nous parlent pendant une heure, nous racontent comment l’ordre étatique est sur le point de s’effondrer, et comment ils se préparent à ça.

 

Citations :

« MacDonald : Quels sont les différents facteurs qui vous ont amené à la réalisation de RIP ?

Gagnon : Une disparition ! Une nuit j’ai trouvé une vidéo déconcertante faite par un mec nommé Bumpertapper. C’est celui qui fait des réserves de nourriture dans RIP in Pieces America. Le lendemain j’ai voulu montrer la vidéo à un ami et elle avait été retirée de la plateforme. C’était une semaine avant l’élection d’Obama. Internet était devenu un champ de bataille politique et on craignait que Bush déclare l’état d’urgence à la suite de la crise financière. J’ai commencé à enregistrer toute sorte de vidéos, et une semaine après j’allais vérifier pour chaque vidéo si elle était encore en ligne, et dans la plupart des cas elle avait déjà disparu.

RIP m’a demandé environ dix jours d’enregistrement des vidéos et un mois de montage. Ça a été le montage le plus rapide que j’ai jamais fait. Je ne me suis pas tellement demandé pourquoi je faisais tout ça, ça me paraissait logique tout simplement. »

(Scott MacDonald, The Sublimity of Document, p. 257)

 

 

« Tout au long du film, les protagonistes utilisent le pronom « ils » qui n’est jamais réellement identifié. Est-ce le gouvernement américain ? Ou la menace qui plane sur le territoire américain ? On a comme l’impression d’un immense complot. Mais le spectateur ne sait pas réellement à quel degré il doit recevoir ces informations. Au bout de quinze minutes, les arguments de complot ne font que se répéter, montrant bien l’angoisse et la peur qui habite ces personnages. Mais, le film ne tournerait-il pas un peu en rond ? Il n’y a pas de trame narratrice avec un début et une fin, c’est comme un aperçu des ressentis d’américains qui ont peur. A la fin du film, on reste un peu perplexe. […] En tout cas, un regard critique sur le monde qui peut en déconcerter plus d’un ! On a comme l’impression qu’un monde de science-fiction va bientôt nous tomber dessus. »

Lucile Foujanet, https://journals.openedition.org/lectures/1225

 

« RIP in Pieces America met donc en lumière une Amérique radicale dont on soupçonne l’existence, mais qu’on refuse de voir et de concevoir, c’est-à-dire une Amérique niée par le système même d’Internet dont la censure poursuit (que cela soit conscient ou non) le double effet d’empêcher la propagation de son discours (jugé dangereux) et d’effacer jusqu’aux traces de son existence (comme si limiter l’accès à cette parole allait faire disparaître ceux qui la profèrent). »

(Marcel Jean, « Fragments d’une Amérique en morceaux »)

 

Auteur: Johan Lanoé

of the North, Dominic Gagnon

Titre : of the North

Auteur : Gagnon, Dominic

Date : 2015

Medium : Film

Lien: Bande annonce

 

 

of the North ouvre un nouveau cycle dans la pratique de Gagnon, cycle qui accueillera Going South (2018) et Big in China (2020). Portrait numérique des régions froides ou polaires. Les images se succèdent sans établir de personnage (contrairement à la série états-unienne – RIP in Pieces America, Pieces and Love All to Hell, Big Kiss and Goodnight, et Hoax_Canular – ou à Going South). La manière dont le film dépeint les populations inuits a initié une importante polémique, en particulier les plans illustrant des beuveries et les deux images pornographiques.

 

 

Citations :

 

« Comme spectateur familier des films de Gagnon, dans un premier temps il m’a semblé normal que des gens qui en sont tout aussi familiers prennent la parole et la plume pour contextualiser le film en le mettant en perspective avec l’ensemble de l’œuvre du cinéaste. [Mais] on avait d’abord fait à bon compte l’économie de cette réalité pourtant évidente : tout le monde ne peut pas recevoir un film comme of the North à la façon d’une jeunesse universitaire ou d’un public très cinéphile rompus aux idiomes du cinéma d’avant-garde et à l’industrie théorique qui lui a succédé depuis ses hauts faits de gloire des années 60 et 70. »

(Simon Galiero, « Un peu à l’ouest »)

 

 

« Avec la polémique, l’identification développée par Gagnon pour ses personnages, et la familiarité qu’il entretient avec les images se confronte à la présence réelle des vlogueurs eux-mêmes. Avec la polémique, le réalisateur est sorti de sa relation personnelle avec les images : les images répondent, elles prennent corps, et peuvent agir en retour. »

(Alice Lenay, thèse en préparation)

 

 

Auteur: Johan Lanoé

Coming out, Denis Parrot

Titre : Coming Out

Auteur : Parrot, Denis

Medium : Film

Date : 2018

Lien: Bande Annonce

 

 

Documentaire entièrement composé de vidéos trouvées sur YouTube. Des jeunes LGBT de différents pays filment ou racontent leur coming out.

 

 

Citations :

 

«La simplicité du procédé fait écho à la frontalité de chacune de ces affirmations de soi, filmées face caméra et vécues comme des aveux, à l’exception d’une poignée de séquences lumineuses et drolatiques. […] C’est à un délicat artisanat auquel s’adonne Parrot, en tissant entre elles des émotions contradictoires, qui toutes expriment la réalité de sexualités marginalisées : la joie et la tristesse, l’étonnement et l’indifférence, l’empathie et la colère. En préservant l’intégrité de chaque témoignage dans leur longueur, leurs hésitations, voire leur violence lors d’une séquence tétanisante où un jeune gay filme en caméra cachée son bannissement de la maison familiale, le réalisateur fait des visages le socle de son esthétique et le sujet central de son film, en offrant les dimensions d’un écran de cinéma à des gros plans bouleversants sur le soulagement ou la douleur de ces héros anonymes, tendus comme des miroirs à chacun d’entre nous, et rendant au genre documentaire toute sa puissance d’évocation.»

(Emmanuel Raspiengas, Positif, Mai 2019)

 

«Annonce semi-privée semi-publique, le choix de ces filles et de ces garçons d’accepter de figurer aujourd’hui dans le film, c’est-à-dire hors contexte (le flux saturé des vidéos en ligne) clame leur détermination d’apparaître (soi) et simultanément disparaître (au milieu des autres) : visages privés, identifiables et inconnus, émouvants, qui s’anonymisent via la parole émise dont la voix porte ailleurs et pour d’autres – et pour qui se filmer est une façon de se protéger et de se projeter, de se mettre à distance dans un happening décisif, sous la protection de l’oeil neutre de la caméra, qui ne juge pas.»

(Camille Nevers, Libération, 30 Avril 2019)

 

«Il y a deux ans, je suis tombé sur une vidéo YouTube: un jeune annonçait son homosexualité à sa grand-mère au téléphone et se filmait avec sa webcam. On sentait chez lui une immense difficulté à parler, la peur de ne pas être compris ou accepté. On devinait aussi qu’il anticipait ce moment depuis des mois ou même des années. La vidéo durait dix minutes, et pendant neuf minutes, avant qu’il ne parvienne à dire, il y avait beaucoup de silences, de phrases banales du quotidien. Cette vidéo m’a beaucoup ému, non seulement par rapport au dispositif, très simple, un peu tremblotant, mais aussi par ce qu’elle dévoilait de non-dits dans ses silences. Ensuite, j’ai vu qu’il y avait sur YouTube, non pas une ou deux vidéos de ce type, mais des milliers, provenant de différents pays. C’est assez étonnant comme phénomène. Je n’avais pas l’idée de faire un film là-dessus mais j’ai tout de suite su qu’il y avait dans ces images un sujet que je voulais traiter. […] Ma génération a grandi, tout comme celles d’avant, sans Internet. Il était très difficile de trouver des modèles positifs auxquels s’identifier, tout comme il était impossible pour la plupart des ados que nous étions d’échanger avec d’autres jeunes LGBT. Quand j’ai vu la première vidéo, je me suis dit que cela m’aurait fait énormément de bien à l’époque. J’ai choisi ces vidéos parce que je me reconnais dans tous ces jeunes gens. Je pensais exactement les mêmes choses quand j’étais adolescent, je me posais les mêmes questions»

(Denis Parrot, entretien avec Ariane Papillon, Février 2020)

 

 

Autrice: Ariane Papillon

I wish I could be exactly what you’re looking for, Jean-Baptiste Michel

Titre : I wish I could be exactly what you’re looking for
Auteur : Michel, Jean-Baptiste
Date : 2013
Medium : Sculpture, Oeuvre numérique
Lien : Site de l’artiste

 

 

Dans une sculpture épurée rectangulaire rose se trouve un petit écran LED sur lequel est diffusé, en temps réel, des messages publiés sur la plateforme Twitter et qui contiennent le syntagme « I wish » (je souhaite). La pièce fait partie d’un ensemble de sculptures construites sur le même dispositif. Les autres installations réunissent des tweets contenant : «I hate» (je déteste), «I wonder» (je me demande), «I need» (j’ai besoin), «I want» (je veux) et «It’s time» (c’est le moment).

 

Auteur: Allan Deneuville

Present. Perfect, Shenzge Zhu

Titre: Present. Perfect

Auteur : Zhu, Shengze

Date : 2019

Medium : Film

Lien : Bande annonce

 

Present. Perfect. est un documentaire expérimental entièrement composé d’images enregistrées sur des plateformes chinoises de streaming en direct. D’abord spectatrice, la réalisatrice a enregistré pendant des mois les vies d’un groupe de ‘anchors’, net-citoyens qui diffusent leur vie quotidienne sur Internet, sous forme d’un journal vidéo extime, pour pallier leur solitude.

 

 

Citation:

 

« En Chine il y a un peuple qui, décomposé par l’alliance de l’État totalitaire et du capital, se recomposerait cependant en communautés virtuelles et en multitudes connectées via les nouveaux médias du web, les smartphones et les plate-formes de « live-streaming ». Present. Perfect de la réalisatrice Shengze Zhu est un film de montage qui prend acte d’une révolution technologique dans laquelle se sont engouffrés depuis 2016 plus de 420 millions de Chinois, en piochant sa matière hétérogène dans des visibilités promises au trou noir des flux quand elles ne sont pas purement et simplement censurées. Le choix esthétique du noir et blanc participe à homogénéiser des images pauvres qui, au-delà des intentions de leurs auteurs, constituent les archives brutes d’une autre Chine populaire peu approchée et sur laquelle pèse le ciel de plomb de l’État législateur et censeur.  Le peuple manque pourtant, y compris dans les poubelles de l’audiovisuel mondial et à la place persévèrent les foules solitaires à l’heure des réseaux dits sociaux et des perches à selfie. Et si la vieille télévision est devenue désormais une affaire de production individuelle, elle est au service d’une publicité des ego dont les affects sont les otages consentants de leur marchandisation qui n’est pas moins asservissante que les chaînes liberticides de l’État. »

 

(Saad Chakali, https://imagesenbibliotheques.fr/docotheque/present-perfect)

 

 

Autrice: Gala Hernández

Roman National, Grégoire Beil

Titre : Roman National

Auteur: Beil, Grégoire

Date : 2018

Medium : Film

Lien : Bande Annonce

 

Documentaire français remontant des fragments de chats vidéo de jeunes français saisis par le réalisateur sur l’application de live streaming Périscope durant l’été 2016 par le moyen de captures d’écran. Le film est construit sur l’articulation entre l’intime et le public à travers l’assemblage des temps morts oisifs caractéristiques de la période estivale et la tragédie d’un événement historique qui revêt d’une dimension collective.

 

 

Citations :

 

« Le roman, écrit Stendhal, est un miroir que l’on promène le long du chemin. Avec les réseaux sociaux, le miroir ne reflète plus le monde mais la figure de Narcisse. Offrir une image de soi, la soumettre à l’appréciation des autres, cela semble l’usage le plus commun de l’application Périscope. Des premiers instants du film se dégage un malaise : celui de voir des inconnus comme mis aux enchères, celles des questions indiscrètes, des allusions sexuelles, des injures parfois. Un défouloir où chacun reste isolé, derrière son téléphone. Alors pourquoi Roman national ? N’est-ce pas plutôt le spectacle d’une communauté qui se défait ? Et si au contraire la caméra du téléphone filmait là l’ultime documentaire, le portrait d’une société composé par la réalité elle-même ? L’objectif tourné vers soi semble vouloir oublier le monde, mais celui-ci se rappelle sans cesse : du moindre zeste d’inattendu aux plus grands drames de l’actualité. Soudain, l’émotion ou l’humour des échanges n’ont rien perdu de leur humanité. »

 

(Sylvain Maestraggi, https://imagesdelaculture.cnc.fr/-/roman-national)

 

 

« Un montage des émissions continues de Périscope qui, d’une part, dépeint l’impressionnant métissage des cultures en France, soit chez les personnes cherchant à s’adapter aux règles de ce que l’on entend par culture française traditionnelle, soit chez les migrants cherchant à maintenir une identité diffuse de leur origine ou les Français s’appropriant des cultures étrangères qu’ils supposent être les leurs.

Le balayage des différentes classes sociales et de différentes zones françaises qui transmettent des idées quotidiennes ou banales est interrompu par l’attentat de Nice de 2016, au milieu du 14 juillet, qui transforme le discours du film en un portrait général de la façon dont les réseaux sociaux traitent des événements tragiques, où l’idée de la fictionnalisation des images peut être appliquée […] afin de transformer une réalité en un discours qui semble artificiel. […]    La dernière section de Roman National propose un changement de registre à travers des transmissions d’autres pays et un retour à la routine après l’horreur, dénotant la ligne de plus en plus mince entre le monde virtuel et la réalité supposée, qui semblent se mélanger. »

 

Aldo Padilla (https://desistfilm.com/cinema-du-reel-2018-roman-national-de-gregoire-beil-y-les-proies-de-marine-de-contes)

 

Autrice: Gala Hernández

 

11, Steve Giasson

Titre de l’oeuvre : 11
Auteur : Giasson, Steve
Date : 2012
Medium : Livre, installation
Liens : PDF  et Installation

 

11 est une œuvre littéraire constituée de l’ensemble des commentaires laissés par des internautes sous une vidéo YouTube des attentas contre les tours jumelles du World Trade Center le 11 septembre 2001. L’œuvre existe actuellement sous deux formes. La première est un fichier PDF de 2637 pages téléchargeable sur le site Ubuweb. La seconde est une installation composée de deux piles de trente milles feuilles de papier sur lesquelles sont imprimés les commentaires de la vidéo. Les visiteurs de l’exposition sont invités à prendre des feuilles qui ne sont pas remplacées.

 

Citations

« Onze ans après les attaques terroristes du 11 septembre 2001, force est d’admettre que l’Occident ne s’est pas encore remis de cet événement: les guerres larvées et désormais sans nom dans lesquelles la Coalition s’est engagée, une crise économique mondiale et un certain climat de peur et de méfiance témoignent du fait que notre civilisation a été ébranlée.
Dans le cadre de l’exposition 11, l’artiste conceptuel Steve Giasson cherche justement – en multipliant les emprunts, les prolongements, les échos, mais aussi les médiums – à cerner modestement les contrecoups et les relations complexes que cet « effroyable spectacle » (Mondzain, 2002, p.9) et d’autres signes avant-coureurs entretiennent encore avec l’image. Il présente donc sept pièces qui tentent, non pas de « revisiter l’événement lui-même, mais plutôt ses conséquences, ses manifestations médiatisées » (Enwezor, 2008. p.29) passant notamment par la mise en boucle de ses images, mais aussi par la prolifération galopante des commentaires à leur sujet. Dans son texte accompagnant l’exposition la poétesse conceptuelle Vanessa Place écrit:
« Les tragédies sont-elles toutes uniformes ? Et les uniformes sont-ils tous tragiques ? Ce sont des questions rhétoriques, pas étrangères au terrorisme, à la guerre, à la haute poésie ou aux vêtements mode des grands magasins à rayon. Ainsi, Skol : 11 ne donne aucune réponse, mais plutôt des catéchismes pointillistes et inutiles. En effet, si nous sommes parvenus en quelque sorte à comprendre que toutes les tragédies ne sont pas des mises en scène, mais plutôt des atomisations, et nous avons perdu nos illusions, cet espoir adolescent que l’histoire humaine n’a rien à voir avec la nature humaine, nous nous trouvons devant rien, ce qui est là où nous devrions être. » »
(http://skol.ca/non-classifiee/steve-giasson-11-fr/)

 

« toutes ces analyses deviennent évidentes lorsque des poètes publient des textes rendant visibles les formats décrits précédemment et les types d’attention qu’ils nécessitent. ainsi steve giasson publie-t-il, en 2010, ii (en référence graphique aux twin towers), un livre uniquement composé des commentaires relevés sous une vidéo du 11 septembre, et dont la teneur est nettement conspirationniste. le livre n’existe qu’en version électronique, dans la section du site ubu intitulée « the unpublishable » car il compte 2 637 pages. une telle masse serait, bien entendu, impubliable en version papier, pour des raisons économiques. l’intérêt de l’édition électronique est donc de rendre ce volume possible. mais elle permet également de saisir l’étendue et la masse de ces commentaires, de voir comment une vidéo, qui n’est finalement qu’une occurrence parmi des dizaines d’autres d’un même événement, est susceptible de fabriquer, sur une durée de trois ans, autant de discussions – 47 032 commentaires. un simple copier-collé, articulé à un geste éditorial de publication, en fait ici au moins autant qu’un article académique. non que l’un se substitue à l’autre, il rend plutôt possible, matérialise l’expérience de ces situations de parole. qui, en réalité, lirait sur youtube 47 032 commentaires ? un lecteur curieux lirait une page ou deux, guère plus. en présence d’une forme finie et paginée, il devient possible d’atteindre, d’un geste, la fin de cette étendue, ou de la parcourir en plusieurs sens (chronologiquement, antéchronologiquement, aléatoirement, etc.), c’est-à-dire, de rendre une telle masse disponible, manipulable, carottable. un data mining devient possible (cmd + f), une lecture extensive sur le mode des duration pieces, également. un tel livre peut aussi devenir un corpus d’étude clos pour les disciplines académiques (linguistique, media studies, sociologie, etc.).  » (des opérations d’écriture qui ne disent pas leur nom, Franck Leibovici, 2020

Auteur : Allan Deneuville

Images: Guy L’Heureux